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LA PRESSE EN PARLE
/ PAR LE BOUDU
Source : Manège de Reims (
http://www.manegedereims.com)
Texte : Le clown-ogre inquietant et pathetique de Bonaventure Gacon /
Belmonte, La Dépêche du Midi – novembre 2001
On sait depuis Fellini que les clowns ne sont pas toujours gais, que s'ils font rire les « petits n'enfants » la distance entre la piste et la scène est souvent grande et ils font plus souvent rire sur leurs malheurs. Avec l'inquiétant personnage crée par Bonaventure Gacon, le clown fatigué n'est plus seulement triste, mais méchant. C'est comme ça, il ne peut pas s'en empêcher, ni même imaginer qu'il puisse un jour en être autrement. Fataliste, il vit reclus dans une cahute qu'on imagine au fond d'un obscur terrain vague, aux limites glauques de nos villes si clinquantes. Boudu évolue avec difficulté et douleur autour de sa table et de sa chaise ; le foie sûrement, le cœur peut-être, la lassitude beaucoup... même s'il n'éprouve aucun remord pour étrangler, faire bouillir et manger les petites filles ; c'est normal, il est méchant. Il est devenu totalement sauvage le Boudu, abruti d'alcool, de solitude et de tristesse, avec des cicatrices sur le corps et des bleus à l'âme, se faisant philosophe et poète de la misère. Et puis il y a la rouille qui attaque et mange tout : ça commence par un tout petit point sur la poêle et puis ça fait des trous, partout, jusque dans les tréfonds d'une vie en lambeaux.
Le rire de protection face à l'innommable. Il s'agit, bien évidemment, de la misère humaine et ses propos outranciers, « hénaurmes » glacent le sang. Esthète, mine de rien, il sait reconnaître une belle phrase et se prend à délirer sur le pouvoir et la puissance dans une violente envolée hystérique. Propos d'ivrogne, impuissant aveu de faiblesse quand on a tout perdu... Sous le chapiteau plein une fois de plus en ce vendredi soir, des rires fusent au moindre de ses mots ou de ses gestes, plus pour conjurer une peur que par drôlerie véritable, car le personnage dérange. Il appuie là ou ça fait justement très mal, en nous ou dans la société. Avec une subtilité extrême, Bonaventure Gacon se situe sans cesse à la limite, exactement sur le fil du rasoir et il sait parfaitement jusqu'où ne pas aller. Avec un texte aussi dur, la performance scénique très physique tient de l'exploit. Ce pauvre personnage a décidément bien des problèmes et la moindre action devient une opération des plus complexes. La chaise s'avère très réfractaire à manipuler et lui même tangue ou roule plutôt qu'il ne marche, se prenant sans arrêt les pieds ou les guenilles dans quelque chose. Les choses se gâtent jusqu'à la catastrophe finale, lorsqu'il chausse d'une manière assez peu conventionnelle des patins à roulettes avec lesquels il ramasse de magistraux gadins. Plus qu'impressionné, on est totalement subjugué par l'immense travail de scène et d'acteur. Jouant sur la maladresse habituelle, le personnage du clown est poussé jusque dans ses retranchements ultimes et il n'en sort pas indemne. Difficile dans ces conditions de parler de plaisir, mais Bonaventure Gacon a totalement réussi son affaire puisque choqué ou enthousiaste sur la qualité d'un tel travail, personne ne sort indifférent. Dans la recherche de la difficulté le cirque tente toujours d'atteindre le dépassement, l'artiste y parvient totalement. De plus il nous ébranle et nous fait réfléchir. Chapeau bas !
Inséré le : 06/12/2004 00:00